Londerzeel 2 | Zoë Sheehand
Zoë Sheehan Saldaña
Zoë est une artiste américaine, qui vit et travaille à Brooklyn, NY, et qui fait partie d’un groupe d’artistes constitué, mais peu connu en Europe, qui s’intéressent à et critiquent le consumérisme américain, avec leur art, leur poétique, avec efficacité, ambition et modestie, au quotidien.
Zoë aime cette citation de Kahlil Gibran, tirée du Prophète
... « On vous dit aussi que la vie est obscurité,
et dans votre fatigue vous répétez ce que disent les las.
Et je vous dis que la vie est réellement obscurité sauf là où il y a élan,
Et tout élan est aveugle sauf là où il y a savoir,
Et tout savoir est vain sauf là où il y a travail
Et tout travail est vide sauf là où il y a amour... »
La démarche de Zoë Sheehan Saldaña, d’une efficacité redoutable, illustre la tension entre l’artiste et « le marché ». L’artiste pratique en effet le « shopdropping », une activité relevant de l’art de l’escamotage, de la contrefaçon et de la substitution. Celle-ci consiste, en trois temps consécutifs, à accomplir trois « gestes » : 1, acheter dans un magasin tel ou tel vêtement ou objet fabriqué en masse ; 2, le reproduire à l’identique, à la main, de manière entièrement artisanale ; 3, revenir déposer la copie, en l’occurrence oeuvre d’art, là où l’on avait trouvé l’original. L’objet ou le vêtement dupliqués, que presque rien ou si peu ne différencie de son modèle, est alors remis en vente, à son prix originel, comme si de rien n’était. L’acheteur ne sait même pas qu’il achète en réalité une oeuvre d’art… une oeuvre d’art que l’artiste « laisse aller ». Une goutte d’art dans la vie.
Zoë Sheehan Saldaña, à plusieurs reprises, exercera ses talents dans des magasins Wal-Mart, au rayon Vêtements, où elle « shopdroppe » chemises, chemisiers et pantalons. En toute discrétion, comme il se doit, et sans rien savoir de l’issue de son entreprise. De son travail, l’artiste ne conserve qu’une photographie, qui sera exposée en parallèle avec le vêtement original, dépourvu de son étiquette qu’elle aura recousu sur le vêtement « oeuvre d’art », comme pour le banaliser encore.
Cette oeuvre de dissimulation peut sembler absurde, mais elle est surtout poétique… On relèvera l’importance de l’action clandestine (c’est excitant), le rôle de la furtivité (le secret permet une action illicite), la subtilité du parasitage (l’oeuvre d’art vient prendre la place d’un objet quelconque), le caractère notoire du travail manuel requis de l’artiste pour réaliser ses copies, relevant de la confection artisanale et constituant au passage une véritable plus value, du fait de l’investissement humain consenti pour l’occasion. Plus ce constat : en le rendant invisible, en acceptant de le perdre, et de ne jamais le nommer, l’artiste semble dégrader son propre travail. Il n’y a plus ici de « transfiguration du banal », pour reprendre la fameuse formule d’Arthur Danto exprimée à propos du Pop art, mais une transformation du banal, plutôt, en ce sens : le banal demeure le banal, en dépit du travail transformateur de l’artiste et de l’art.
La poétique, la création au sens strict, se dissimule plutôt qu’elle ne s’affirme. Si elle existe, c’est sans se déclarer comme telle. « La poésie vient de la transformation qui s’opère quand tu regardes quelque chose de très près » affirme Zoë Sheehan Saldaña, qui dit encore, à propos de son propre travail, qu’il est transformation, justement, réverbération, qu’il laisse la porte ouverte à ceux qui souhaitent apporter leur contribution personnelle au processus.
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