Londerzeel 2 | Pascal Gautrand
Pascal Gautrand – La création est un patchwork qu’il faut savoir interpréter
LA CRÉATION EST UN PUZZLE, UN LANGAGE, UN CHAMP SYMBOLIQUE
La majorité de mon travail, de ma réflexion sur la création, la mode, son univers et son système, évolue autour d’une idée unique mais complexe : le paradoxe entre la singularité et la pluralité. Ce puzzle, ce patchwork, est la somme de nombreux éléments, de nombreux pixels qui donnent un sens à l’ensemble, au groupe, à la mode, à la création comme à moi-même.
La mode consiste à assembler plusieurs éléments, de la même manière que lorsqu’on s’habille le matin en piochant dans sa garde-robe pour assembler un nouveau puzzle, un puzzle constitué de différents articles disponibles ce jour-là… Chaque matin à mon réveil, je suis inspiré par La vie mode d’emploi de George Perec, et je ressens le besoin de reconstituer mon propre puzzle qui a été désassemblé pendant la nuit.
En tant que designer, on élabore également des puzzles lorsqu’on associe une certaine ligne d’épaules, différents types de tissus, de couleurs et des détails empruntés à d’autres cultures…
La mode est comme l’écriture : un mélange de mots que l’on a déjà entendus dans d’autres contextes et que l’on assemble pour créer un nouveau texte. La mode est une langue avec sa propre grammaire, son style particulier, « on parle » avec les autres, on crée de nouveaux mots, de nouvelles phrases tous les jours, en associant des accessoires, des vêtements, des couleurs, des tissus, pour raconter une nouvelle histoire à notre sujet. Je communique avec vous grâce à mes créations de mode, vous me parlez grâce à la mode que vous portez. Tout le monde devrait savoir écrire et lire la mode mais étrangement cette langue n’est enseignée dans aucune école… La vie est le seul endroit où on peut l’apprendre.
Nous vivons entourés de valeurs culturelles, morales, politiques, symboliques et sociologiques – qu’on en soit conscients ou pas, nous projetons ces valeurs sur les vêtements. La mode et la création deviennent alors des champs symboliques où nous exprimons nos valeurs, tout comme l’art, la littérature ou la musique…
LE PROJET DES ÉTENDARDS
Le projet des étendards reflète le même paradoxe entre l’unicité et la multiplicité, entre l’individu et le groupe. Mes étendards symbolisent un ensemble de règles et de lois communes et représentent un groupe. Donatella Versace, Valentino, Giorgio Armani,… sont des icônes : en une seule image, elles résument un groupe donné. Aucune de ces icônes ne pourraient exister de façon isolée : elles incarnent et représentent le groupe et ont besoin des valeurs de celui-ci pour exister. Ces images de créateurs – Donatella Versace, Valentino, Giorgio Armani – sont comme le titre d’un livre. Le titre du livre ne révèle pas forcément son contenu mais doit évoquer ce qu’on trouvera à l’intérieur – comme c’est le cas dans La vie mode d’emploi. Et en même temps, Donatella, Valentino, Giorgio, sont des individus très singuliers...
Autre paradoxe intéressant de la mode et de la création, c’est qu’elles se basent, d’une part, sur une culture de techniques, d’expertise et de savoir-faire et d’autre part, sur une culture visuelle, basée sur l’image. Ces deux cultures du savoir-faire et de l’image ont besoin l’une de l’autre pour que la mode existe. Cependant, la culture de l’image a aujourd’hui pris le pas sur celle de la fabrication et, de nos jours, celle-ci ne représente plus un élément essentiel de la culture de la mode. Le projet des étendards tient à inverser la hiérarchie entre l’image et la fabrication : sans savoir-faire, il est impossible de créer une image de bonne qualité. Il faut parler des valeurs et redonner la place qu’elle mérite à un aspect bien trop longtemps négligé : la fabrication et l’écho que trouve le puzzle une fois assemblé. Mes étendards servent de manifeste pour rétablir l’équilibre entre la fabrication et l’image. Il en est de même pour KVA…
AIDE À LA « LECTURE »
À l’avenir, on devrait être capable de « lire » et comprendre la mode – y compris les choix invisibles qui ont été faits pour créer tel ou tel vêtement, comment et où il a été élaboré et fabriqué et par qui. Mais afin de pouvoir interpréter la mode, il faut prendre du recul, avoir une vue d’ensemble. C’est ce que reflètent mes étendards : de près on peut admirer le savoir-faire ; de loin, une image se dessine. Les deux aspects sont essentiels et se complètent.
Interview par Barbara Polla, Paris, Juillet 2011
www.pascalgautrand.com
